Vous faites des courts-métrages, mais ne savez-pas toujours ce qu’il serait bien d’y mettre ? Quelles lumières ? Quels plans ? La meilleure solution pour trancher est bien évidemment d’étudier d’autres courts-métrages. En réfléchissant à la manière dont le réalisateur a pensé puis mis en pratique ses idées. Pour cela, nous allons aujourd’hui étudier ensemble un court-métrage.

Nous avons déjà vu dans l’article précédent comment la lumière et le choix des couleurs pouvaient participer à établir l’ambiance d’un court-métrage et nous avons surtout vu qu’il était très facile artistiquement parlant de se fixer sur ces choix.

Dans cet article, nous allons nous intéresser à la mise en scène et au découpage du court-métrage « L’Accordeur de pianos » d’Olivier Treiner. Je vous invite avant tout à voir ou revoir le court- métrage.

l’Accordeur (The Piano Tuner) – Olivier Treiner from Raphaël Treiner / SHERIFF on Vimeo.

L’art de la mise en scène : Montrer sans dire

Il existe une règle implicite pour un réalisateur qui peut se définir comme « Ne dit pas, montre ». Cette règle est d’autant plus importante qu’elle s’applique avant tout à la mise en scène. Un des moyens de bien se rendre compte de l’efficacité d’une mise en scène, c’est de visionner un film sans son et de voir si le ressenti face au film est le même et surtout si la narration fonctionne malgré tout. En tant que réalisateur, et non en tant que scénariste, vous devez aussi délaisser les paroles pour vous concentrer sur le cadre et la mise en scène.

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Revenons sur une succession de plans dont nous avons déjà traité, à savoir la transition entre la scène d’évaluation au conservatoire au milieu du film et la scène où l’Accordeur déprime d’avoir raté cet examen. Nous avions dit que le fait d’avoir un personnage suant et avec une lumière éclairant un seul côté de son visage permettait de sentir immédiatement le stress du personnage. Le choc du changement de couleur, jaune vers bleu, sur le plan suivant permettait de deviner que les choses s’étaient mal passées.

 

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La position de l’Accordeur sur son coussin suggère aussi qu’il a « tourné le dos » littéralement à sa passion, mais que cela le pèse aussi. L’image du clavier sur le coussin prend une grande partie du cadre. C’est tout du moins une interprétation possible de cette image. La prise de vue en totale plongée suggère la chute et la position allongée du personnage suggère elle la difficulté de tenir debout et donc de continuer à avancer.

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La présence du poisson est, elle aussi, intéressante. Le poisson est souvent associé à l’idée de tourner en rond, mais aussi à la notion d’emprisonnement et à la passivité. La solitude est imagée par la personne en arrière plan qui s’en va, car elle souhaite continuer à avancé. Nous avons là tous les ingrédients de la dépression, et cela, uniquement grâce à l’organisation visuelle de deux plans.

Voilà donc un conseil à suivre. Si vous souhaitez retransmettre quelque chose en particulier dans une scène, dans notre cas la dépression, mais prenons par exemple la joie. Dans le cas de la joie, le monde paraîtra plus beau, harmonieux, vous serez souriant, etc … Convertir ça à l’image est alors essentiel mais aussi naturel. Si le monde est plus beau, alors les couleurs seront plus vives et plus agréables. L’harmonie peut être symbolisée par un agencement du cadre qui respire avec des lignes de fuites très ouvertes. Ce ne sont que des propositions.

Thèmes abordés

Ceci dit intéressons-nous à l’un des thèmes principaux abordés : la non-voyance. En audiovisuel, ce sujet est un sujet en or. Pourquoi ? Eh bien parce que le cinéma et l’audiovisuel se définissent par la notion de voyance. Que doit-on montrer ou ne pas montrer et comment le montrer ? Le réalisateur s’en donne alors à cœur joie en utilisant toutes les astuces de cadrages pour jouer sur cet aspect :

L’omission pure et simple de la vision avec la voix off de L’accordeur au serveur, le hors champ avec le baiser de la danseuse, le recouvrement avec le plan du cadre en caleçon, et même le flou avec la scène de la danseuse.

Pourtant, allez-vous me dire, l’accordeur n’est PAS aveugle et c’est justement ça le sujet du film. En effet, le fait de jouer sur la non-voyance créée ici une forme d’ironie dramatique. C’est d’ailleurs là tout l’enjeu du court-métrage, l’ironie de sa situation. A tel point que l’accordeur doit finir par se convaincre lui-même qu’il est aveugle s’il veut pouvoir vivre. En ces termes, le scénario et la réalisation sont totalement complémentaires puisse qu’ils mettent tous les deux en place cette ironie. Le scénario et la réalisation veulent montrer la même chose.

Pour aller plus loin, on pourrait même dire que les premières et dernières scènes du film sont centrées sur la non-voyance. Le fait de voir devient une malédiction si bien que l’accordeur finisse par devenir littéralement aveugle. Lorsque le réalisateur nous montre l’intérieur du piano, il souhaite en réalité nous faire entendre ce qu’entend l’accordeur et l’image mentale qu’il se fait, mais à aucun moment ce qu’il voit. Le dernier plan du film vient ponctuer cette généralité en montrant un miroir à la fois reflet de la situation et inversement des rôles et donc du retournement de cette ironie contre l’Accordeur. Peut-être serait-il même intéressant de s’interroger sur le fait que le miroir soit déformant ?

 

mirroir

 

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur ce court-métrage, notamment concernant la musique, le jeu d’acteurs etc … mais c’est dorénavant à vous de faire le travail. L’analyse de courts-métrages est sans nul doute la meilleure façon d’éveiller ses sens à la composition. Donc faites en le plus possible.

 

Rappelez-vous de ce que nous avons appris dans cet article :

  • Un film devrait pouvoir être compris et saisi sans le son.
  • Les thématiques doivent se retransmettre dans le court d’un point de vue graphique.
  • Le scénario et la réalisation transcrivent la même chose, mais sous deux formes différentes et les deux sont indispensables à un bon film.

De nos jours, la réalisation est de plus en plus vide de sens et c’est une énorme erreur, particulièrement chez les amateurs qui souhaitent en faire leurs métiers. Ce n’est pas simplement pour des considérations techniques que le storyboard existe, c’est aussi et avant tout pour donner un sens à ces images avant de les mettre sur pellicules. Ainsi, elles sont travaillées et signifiantes. Je vous recommande de ne jamais vous en passer, surtout si c’est parce que vous pensez avoir « tout dans la tête ». Car bien souvent, c’est une excuse pour un peu de fainéantise. Et la fainéantise ne fait jamais de bons films !

Arnaud

 

 

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