Bonjour à tous. J’ai aujourd’hui l’honneur d’accueillir Squizzz, blogueur cinéphile dont vous pouvez découvrir les nombreuses chroniques sur son blog : le monde de Squizzz. Squizzz nous livre une analyse de Petits meurtres entre amis. Cette critique est la première d’une longue série qui passera en revue tous les films de Danny Boyle et qui sera conclue par un article sur ce dernier. Danny Boyle est en effet, à notre sens, un des plus grands réalisateurs contemporains et il mérite que l’on s’attarde sur lui.

1994. Après plusieurs années dans le monde du théâtre, notamment en tant que metteur en scène et directeur adjoint de la « Royal Court Theatre Company », puis au service de la BBC (où il fait ses premières armes de réalisateur). Danny Boyle se lance avec ses deux acolytes Andrew Macdonald (producteur) et John Hodge (scénariste) dans le grand bain (de sang) du cinéma avec Petits meurtres entre amis. Le film se veut le premier volet de la « Bag of Money Trilogy », centrée sur les méfaits de l’argent (et critique indirecte de l’Angleterre post-Thatcher), et dont Trainspotting et Une vie moins ordinaire seront les deuxième et troisième épisodes. Ainsi, le premier long de Danny Boyle montre la chute de trois amis dans la folie meurtrière suite à la découverte d’un joli butin laissé par leur défunt colocataire. Par son ton résolument décalé, ce premier film, déjà très maîtrisé, se révèle être un excellent thriller teinté d’humour noir.

 

Les bases du style Danny Boyle

S’il plane sur Petits meurtres… une certaine ombre théâtrale (notamment par l’importance donnée au décor principal qu’est l’appartement des colocataires et une intrigue unique centrée sur un nombre restreint de personnages), Danny Boyle semble vouloir tirer le plus possible partie de l’outil cinématographique. Il explore toutes les possibilités qu’offre une caméra, expérimente chaque type de plan, s’amuse avec la liberté proposée par le cinéma. Il impose dès lors deux de ses marques de fabrique, celle d’une caméra en perpétuel mouvement et celle de plans toujours astucieusement et esthétiquement réfléchis.

L’exemple le plus probant est celui de la séquence d’ouverture. Elle débute par un gros plan en lent mouvement circulaire sur un visage. A ces images s’associe une voix off posée et déroutante. Puis, sur fond de musique électro-pop, un plan au milieu d’une forêt en travelling avant ralenti est mêlé à un plan accéléré de caméra embarquée dans une voiture sillonnant à travers une ville britannique. Enchaînement par une montée d’escaliers en colimaçon jusqu’à un palier « très accueillant » (« Not today, thank you » peut-on lire sur le paillasson). Un plan sur la sonnette dévoile le nom des occupants. La musique s’arrête en même temps que se dévoile le personnage qui vient sonner à la porte. Un décalage complet est crée avec tout ce qui précède. Le personnage entre, la porte claque. La séquence s’achève sur un plan de situation montrant l’immeuble et une voiture bleue passant dans la rue. A travers cette introduction, Danny Boyle met tout en place : les principaux lieux de l’action, ses personnages (les trois colocs à travers la plaque + la voiture bleue d’Hugo, le futur mort), la folie et la spirale infernale du film, et enfin le ton décalé qui va bercer tout le film.

 

Un savoureux décalage entre pur thriller et comédie

Si l’humour noir est finalement chose assez commune au cinéma, Petit meurtres… sort du lot par son étonnante tonalité, qui tient énormément de la violence du thriller classique, et dont le rire ne va finalement survenir que par des processus de décalage savamment orchestrés. Si le titre français se contente de l’antithèse entre « meurtres » et « amis », le titre original (Shallow grave) est plus évocateur (shallow = superficiel / grave = grave, sérieux pour les adjectifs et tombe, fosse pour les substantifs) et s’amuse avec le double sens (shallow grave = tombe peu profonde).

Ainsi, Danny Boyle va en permanence jouer sur les deux tableaux en proposant à la fois une mise en scène axée sur le suspense et la tension, et qui peut à tout moment basculer dans la comédie (ou inversement). Exemple frappant : alors que le film débute sur un rythme assez effréné et sur des accents de comédie, l’arrivé d’Hugo s’accompagne d’une atmosphère plus calme et posée, plus stricte aussi, annonçant déjà clairement l’élément perturbateur

La comédie peut également provenir de la parodie quand le réalisateur s’amuse des clichés du thriller et du film d’horreur. A ce jeu-là, la séquence du grenier où David se débarrasse des deux truands est assez jouissive. Tous les codes sont respectés, de la traque d’une proie par son prédateur au jeu de cache-cache en passant par l’ampoule qui claque. Mais ces mêmes codes se rompent au moment où sont donnés aux truands les rôles des proies et au héros celui du prédateur. La transgression des règles est achevée lors du grotesque largage de cadavres à travers la trappe du grenier. Même la musique joue sur ce tableau en créant le plus souvent une atmosphère de tension mais en se moquant parfois d’elle-même. Elle surligne l’action ou à l’inverse tend vers le contre-emploi par une certaine légèreté.

Le décalage se veut parfois plus direct comme dans la truculente scène du magasin de bricolage. Alex détaille, sur un ton euphorique totalement mal à propos, les précautions à prendre avant d’enterrer le corps. Son discours se fait l’accompagnateur d’un travelling latéral offrant à voir une multitude d’outils que ne renierait aucun serial killer des pires slashers.

Sur ce registre décalé, la séquence finale s’avère être la plus belle réussite du film. Elle débute par un ping-pong de répliques cinglantes entre les (ex-)amis pour ensuite basculer dans une bagarre générale, mélange de chamailleries de gamins et de violence extrême qui, au fur et à mesure qu’elle s’intensifie dans l’horreur, gagne également en burlesque. La tension et les éclats de rire sont alors à leur paroxysme.

 

L’appartement : un personnage à part entière

Le décalage qui domine tout le film se retrouve dans son décor principal, véritable vecteur de l’atmosphère globale du film. L’appartement a un côté glaçant, voire inquiétant, par ses dimensions immenses, son aménagement épuré, ses recoins cachés (le grenier n’apparaît que tardivement) ou encore les bruits récurrents de sonnette et de téléphone qui viennent agresser l’oreille. Et pourtant, sous certains angles, il prendrait presque un aspect cosy, notamment par la déferlante de couleurs qui se déploient sur les murs.

 

Bag of Money Trilogy

Derrière ses allures de thriller et de comédie, Petits meurtres… se veut également une réflexion sur le pouvoir de l’argent, capable de faire voler en éclats toute amitié, voire toute relation amoureuse (les trois amis sont au coeur d’un triangle amoureux clairement défini), et de faire commettre les pires horreurs à tout un chacun.

L’argent va donc rapidement se mettre entre les trois amis comme le montre la séquence du premier débat autour de celle-ci. Danny Boyle articule cette scène par une succession de plans individuels de chaque personnage avec au premier plan la pile de billets, symbole d’individualisme et de barrière entre les protagonistes.

L’argent sera toujours dans le film conjugué au sang, et ce, dès sa première évocation. Danny Boyle monte deux séquences en parallèle, celle d’un Alex reniflant une liasse de billets, et celle d’un meurtre
perpétré autour d’un distributeur de banque. Mais ironiquement, c’est finalement le personnage le moins attiré par cet argent au départ, et qui trouve plus sa motivation dans les yeux de sa colocataire, qui va finir par sombrer dans la plus grande folie. Il en payera le plus lourd tribut. Encore une fois, jusqu’au bout, ce fameux décalage…

Squizzz

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