Nous ouvrons aujourd’hui un nouveau dossier consacré aux dialogues dans l’histoire du cinéma. Merci à Jean Claude qui est à l’initiative de ce dossier.

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE MUET…

« Un mystique du film silencieux existait… » HENRI FESCOURT

Alors que par essence, le cinéma muet doit se passer de mots, on y trouve paradoxalement les plus grands noms de la littérature : TRISTAN BERNARD, JULES ROMAIN, PIERRE MAC ORLAN… A l’origine donc, le cinéma muet a tout à prouver. Les grands et petits romans passent à l’image qui sert la narration. Quelques cartons elliptiques viennent au secours des passages les plus complexes.

Des MISERABLES aux TROIS MOUSQUETAIRES, ces grands romans se passent bien des mots ! Et encore plus paradoxal, le nombre de pièces de théâtre, dont les dialogues constituent la matière même de l’œuvre, est adapté pour le grand écran : MADAME SANS GÊNE en 1925, KEAN en 1924, CYRANO … pour ne citer que ces quelques exemples.

Madame sans gêne (1924) de Léonce Perret

 

Lorsqu’on regarde de près les quelques scénarios qui existent de cette époque révolue, on s’aperçoit qu’on y trouve quelques cartons explicatifs parfois, mais pas l’ombre d’un dialogue ou d’une réplique. Les auteurs ne pouvaient que se fier au visuel. LOUIS FEUILLADE disait : « je conçois l’école idéale du cinéma comme une sorte de collège où l’enseignement de la culture physique tiendrait autant de place que l’enseignement de la mimique… » En gros, rien sur le texte !

Dans son livre Prisme, Abel GANCE ne cesse de vanter la suprématie du visuel.

 

PETITE ANECDOTE DU CINÉMA MUET

Il existe une anecdote savoureuse concernant la mésaventure arrivée au comédien HARRY KRIMMER qui incarnait Mordaunt dans le film VING ANS APRES de DIAMANT BERGER Henri en 1922 ;

Dans la scène finale, il doit tomber à l’eau. Le bain est plus froid que prévu. Devant la caméra, KRIMMEL peste et jure de façon imagée. Lorsque le film sort en salle, une partie du public s’esclaffe devant cette scène et pour cause : les sourds et muets savent lire sur les lèvres et constatent que ce que dit KRIMMEL n’a rien à voir ni avec DUMAS, ni avec l’intrigue…

DREYER et sa PASSION DE JEANNE D’ARC ou encore GANCE et son NAPOLEON font figure d’exceptions lorsqu’ils contraignent leurs acteurs à réciter, même partiellement, leurs textes devant une caméra qui n’enregistre pourtant pas l’ombre d’un son. Cette contrainte de GANCE permettra ainsi de sonoriser son film et d’en présenter une version parlante post-synchronisée en 1935.

 

Napoléon ( 1927) – Abel Gance

 

IL ÉTAIT UNE FOIS… LE BONIMENTEUR…

« en muet, on pouvait même en tournant dire un petit bonjour aux amis. Maintenant c’est fini ! » AIME SIMON GIRARD

Il est évident qu’à un moment où l’autre, la progression de l’intrigue est liée à des dialogues, caractéristique délicate pour le muet. C’est là qu’intervient le Bonimenteur. C’est un personnage hérité des traditions des spectacles de lanterne magique. Le Bonimenteur commente le film à voix haute dans la salle.

Le fils de GEORGES MELIES aime à rappeler que son père n’utilisait pas de cartons dans ses films, il s’en remettait exclusivement au talent du Bonimenteur, qu’il appelait d’ailleurs « le bonisseur ».

La fonction perdurera longtemps avec les conférenciers et les missionnaires. ELIE FAURE devait d’ailleurs écrire des textes de Bonimenteur pour le NAPOLEON de d’ABEL GANCE, distribué à une période cruciale où le Muet approchait à la fois de son apogée et de sa disparition.

Mais le Cinéma muet persistait dans le mépris de la parole, et le Bonimenteur devint très vite une pratique reléguée aux petites salles modestes… Le boniment de NAPOLEON ne fut jamais écrit…

 

LE CARTON

L’art du dialogue dans le cinéma muet se réfère inévitablement au fameux CARTON ou INTERTITRE. Et celui-ci, au même titre que le défunt Bonimenteur, ne reflète pas une haute estime du cinéma d’alors pour les mots.

Le principal rôle des premiers cartons dans les films muets consistait à donner une indication de lieu, de temps, ou de présenter un personnage… Mais très vite, ils se raffinent, ils se développent. Le statut de l’intertitre évolue.

Lorsqu’il veut indiquer que le temps s’est écoulé, en plus de préciser « une heure plus tard », le titreur dessine en plus dans le cadre une pendule, un sablier ou encore une tête de taureau lorsque l’action se déroule en Espagne.

« un titre est aussi important qu’une image » écrit l’historien LEON MOUSSINAC. « il peut détruire une impression, galvaniser un sentiment, étouffer une émotion qui s’apprêtait à naitre ». D’autres diront que le carton sera toujours la grande faiblesse du cinéma, qui pourtant, ne peut vivre sans…

 

L’INTERTITRE

« les intertitres, c’est mettre de la peinture sur de la sculpture… » IVAN MOSJOUKINE

ALFRED HITCHCOCK, qui a débuté en dessinant des cartons, reconnaitra que : « grâce aux cartons, on pouvait complètement bouleverser la conception du scénario… L’acteur faisait semblant de parler et le dialogue venait ensuite sur un carton. On pouvait faire dire n’importe quoi au personnage et, grâce à ce procédé, on a fréquemment sauvé de mauvais films ». Et effectivement, le film LOULOU de PABST avec LOUISE BROOKS, est un des exemples frappants de manipulation du spectateur par le biais des cartons.

Même si les metteurs en scène les plus respectés rédigent eux-mêmes leurs cartons, certains titreurs se démarquent déjà avec une « patte » bien à eux. Et cette esquisse de célébrité n’est pas du goût de tout le monde dans le métier. « un titreur doit il imposer sa personnalité aux films qu’il est censé illustré ? » se pose la revue CINEMAGAZINE – 4 Février 1927 – en répondant immédiatement de façon négative et catégorique sur les titreurs qu’il traite de « criminel qui fait énormément de mal à ses films ».

Toutefois, certains films muets sont conçus et projetés sans le moindre intertitre : LE RAIL de LUPU PICK, LE DERNIER DES HOMMES de MURNAU ;

Mais quand HENRI DIAMANT-BERGER veut s’essayer en 1921 à cet exercice d’adapter sans carton la pièce de JACQUES DEVAL, LE MAUVAIS GARON, il se retrouve vite en mauvaise posture… Face à la fureur des exploitants, il est vite contraint d’en intégrer une centaine… Prémisse de la nécessité d’allier mots et images.

 

ÉPILOGUE DU MUET…

« Nous étions voués au culte de l’art muet » HENRI FESCOURT

Le cinéma de l’époque refuse de traiter le problème de l’intertitre, et donc par résonnance, celui des dialogues. Les auteurs occultent l’idée même du dialogue, jusqu’à ce que l’ère du sonore vienne tout bouleverser, et dans le prolongement, viennent littéralement détruire tout cet univers cinématographie… Le cinéma muet est définitivement mort et enterré !

On peut comparer le cinéma muet et le cinéma d’aujourd’hui. En effet, pour les auteurs du Muet, les mots n’avaient pas leur place. Aujourd’hui, les dialogues sont une drogue. Aucun auteur n’envisagerait un scénario autrement.

Et pourtant, au bout du compte, de chefs-d’œuvre en navets, leur cinéma a souffert du manque de mots… quant à aujourd’hui, notre cinéma souffre de ses bavardages…

Cet article est maintenant terminé, que pensez-vous du cinéma muet ? Quels sont les films de cette époque qui vous ont marqué ? Bref n’hésitez pas à vous exprimer dans les commentaires.

Le partage c'est la vie ! 😉

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