Bonjour à tous aujourd’hui j’ai le plaisir d’accueillir un nouveau rédacteur dans l’équipe, en la personne de Tiphaine qui s’occupera de retracer l’oeuvre de James Gray tout comme Squizzz le fait déjà pour Danny Boyle. Je vous souhaite une bonne lecture.

C’est à seulement 23 ans que James Gray réalise son premier film, Little Odessa, sorti dans les salles en 1994. Un premier film à faible budget, écrit en seulement 3 semaines et tourné en 24 jours. Malgré ça nous pouvons tout de même retrouver au casting certaines grandes stars du cinéma (Vanesse Redgrave, Tim Roth, ou encore Edward Furlon) qui ont su déceler l’originalité du projet du cinéaste, et ont choisi de lui faire confiance.

En effet, Little Odessa narre le retour de Joshua, tueur à gages, dans son quartier natal de Brighton Beach où une mission lui est confiée. Étonnamment, l’enjeu du film ne réside pas tant dans le travail à accomplir du personnage, mais plutôt dans les retrouvailles difficiles avec sa famille (son père refuse de lui parler, sa mère est en train de mourir d’une tumeur).

Dès ce premier coup d’essai James Gray parvient à imposer sa patte, loin des productions hollywoodiennes contemporaines. Le cinéaste l’affirme lui-même : c’est davantage du côté d’une esthétique européenne qu’il s’est tourné. Le film dispose ainsi de peu de plans et d’un scénario d’apparence simple, allant toujours à l’essentiel (à l’instar des dialogues).

Les thèmes chers à James Gray, qui parcourront ensuite toute sa filmographie, se mettent déjà en place ici : le poids de la famille et, ce qui est en étroit lien chez le réalisateur, la fatalité.

Un film autobiographique

James Gray ne le cache pas, il s’inspire particulièrement de sa vie pour écrire ses films. L’action de ce long-métrage se déroule ainsi à Brighton Beach, quartier de New York (surnommé Little Odessa en raison de l’importance de la communauté russe), que le cinéaste connait bien, pour y avoir longtemps traîné dans sa jeunesse.

A cet élément de décor James Gray y a incorporé un élément proprement autobiographique : le décès de sa mère, emportée par une tumeur au cerveau. La cellule familiale du film est ainsi exactement identique à celle du cinéaste : deux frères, un père, et une mère en train de mourir. Le personnage de Vanessa Redgrave, Irina, meurt en effet, au cours du film, d’une tumeur. C’est la douleur de la perte d’un être cher que James Gray met en scène ici, et même sa propre douleur. Le cinéaste affirme ainsi : « Je voulais évoquer le fait que la famille est le lieu où soutien affectif et grande douleur se côtoient ».

Le premier long-métrage de James Gray joue donc sur deux tableaux : d’un côté le film de genre, celui de gangsters, et de l’autre l’œuvre autobiographique. Le cinéaste parvient à lier parfaitement les deux aspects, sans que jamais l’un ne prenne le pas sur l’autre.

Little Odessa : tragédie en huis-clos

Ce qui frappe dans le film est la mise en scène de l’espace par le cinéaste. James Gray use de plans larges, met en valeur le décor, et y inscrit parfaitement ses personnages. Pourtant le quartier de Brighton Beach, où se déroule l’action, semble renfermer sur lui-même, comme totalement fermé du monde. Aucune personne de l’extérieur ne paraît y pénétrer, elle semble livrer à elle-même. On s’étonnera ainsi de l’absence de forces de police pendant tout le film, les gangsters agissant vraisemblablement à leur guise dans le quartier, imposant leur loi.

Cet aspect « huis-clos » se retrouve également dans la construction de l’appartement de la famille de Josh. Chaque personnage semble disposer de son espace, et ne peut que difficilement pénétrer dans celui de l’autre (on distingue ainsi très clairement l’espace de Reuben, sa chambre, ou celui de sa mère, comme incapable de quitter le lit conjugal). Ce cloisonnage n’est évidemment pas anodin, et permet de souligner le grand mal qui ronge cette famille de l’intérieur : leur incapacité à communiquer, à se parler.

La famille, celle qui nous porte et celle qui nous enferme

Le film s’ouvre sur un très gros plan du regard de Joshua, personnage principal du film. Ce premier plan contient beaucoup du film à venir. En effet Joshua est plongé dans l’obscurité, le noir l’entoure, semble le dévorer. On peut voir en cela le poids de la fatalité qui pèse sur lui, et ainsi lire en ce plan apparemment simple la tragédie à venir. La pointe de lumière venant éclairer son œil peut au contraire être perçue comme une lueur d’espoir dans l’univers sombre du personnage. Espoir qui sera dans le film symbolisé par la figure de Reuben, le petit frère, avec lequel Joshua renoue, et auquel il tente de faire suivre une trajectoire différente de la sienne.
Mais, comme dit précédemment, le film de James Gray, tout comme ceux qu’il réalisera par la suite, est emprunt d’un profond fatalisme, ce qui avortera cet espoir, le film se terminant alors sur le décès accidentel de Reuben.

Il y a deux familles qui se mettent en scène ici : d’un côté celle qui empêche Joshua de se libérer (son père), et de l’autre celle qui semble le porter (son frère).

Le père apparaît comme un homme étouffant n’ayant permis à son fils qu’une décision radicale : celle de la fuite. Joshua est un personnage cherchant constamment à se détacher de la figure paternelle, et son choix de vie, à savoir d’être tueur à gages, est en réaction à son éducation. Chaque mise à mort par le personnage peut d’ailleurs renvoyer à une sorte de parricide : ceux qu’il tue ne seraient ni plus ni moins que des représentations symboliques de la figure du père, que Joshua peut enfin éliminer.

Reuben, fatalement, semble prendre un chemin équivalent à celui de son frère. L’absence de communication dans la famille la gangrène intensément, isole chacun de ses membres. Le jeune Reuben ne peut se livrer à un père violent, et à une mère proche de la mort. Joshua cherchera donc tout au long du film à lutter contre la destiné dessinée pour son petit frère (il l’encourage ainsi à faire des études). Mais, tragiquement, ce sera lui qui mènera à sa perte. Le destin semblait tracé, et Joshua, en revenant à Little Odessa, ne l’a que précipité.

James Gray parvient donc, dès son premier film, à se placer en marge de la création cinématographique classique de son pays.

Les trois films suivants du cinéaste affineront d’autant plus le style du cinéaste, qui parviendra à se forger une filmographie très cohérente et, surtout, très personnelle. Chacun de ses longs-métrages à venir seront emprunts d’un aspect autobiographique fort, que James Gray parviendra néanmoins toujours à dépasser pour atteindre ainsi à l’universalité.

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